Bolivie, un joyau dans les cîmes

Bolivie

Nous sommes à 4400 mètres. Le vent siffle dans nos oreilles à cette altitude. Il est glacial. Nous trouvons refuge le temps des formalités dans la cabane du poste frontière de Hito Cajon. Nous prenons un petit déjeuner devant une rangée de 4X4. Nous avons choisi une option très bobo. Alors que les expéditions normales se font sur 3 jours à 6 par véhicule, nous ferons la traversée du désert tous les deux sur deux jours.

Nous en sommes enchantés. Nous sommes présentés à notre chauffeur, Edgar. Il a le visage buriné par le froid et le soleil. Il a 35 ans et en paraît beaucoup plus. Il se déplace avec Nelly, sa femme. Elle arbore un large sourire et des yeux malicieux qui trahissent sa bonté. Le vehicule est un vieux Land Cruiser au pare-brise fissuré avec un bidon bleu d’essence sur le toit. Edgar nous presse. Il faut partir car la journée sera longue : nous faisons deux étapes en une. L’avantage de notre périple est que nous prenons de l’avance sur tous les groupes et que nous serons seuls au monde pour découvrir les lagunes.

grand-voyageur La première à s’offrir à notre regard est la Laguna Blanca. Ses eaux laiteuses et, en partie gelées, s’étendent au pied des montagnes. Nous avons le souffle coupé devant une telle beauté de la nature. Nous poursuivons par la Laguna Verde. Il s’agit d’un lac turquoise à 4400 mètres d’altitude. Sa couleur verte unique est due à une concentration en carbonate, plomb, souffre, arsenic et calcium. Le volcan Licancabur (5900 mètres) trône derrière et sa silhouette se reflète dans le lac. Le vent ne cesse de souffler. Sortir du 4X4 est une épreuve tant le froid est perçant. L’étape suivante nous conduit aux geysers de Sol de Mañana à 4850 mètres d’altitude. Une épaisse fumée s’échappe des cratères. Une odeur nauséabonde de souffre nous saute au nez. En nous rapprochant nous découvrons de la boue bouillonante au fond des cratères. Nous reprenons la route de terre et de cailloux sur plusieurs dizaines de kilomètres. Notre corps nous réclame de l’eau tant l’air est sec à cette altitude. Soudain, au detour d’un virage puis d’une vertigineuse descente, une lagune rouge vif apparaît dans la vallée au milieu de montagnes géantes. La Laguna Colorada couvre 60 km2 et doit sa couleur au plancton et aux algues qui prospèrent dans ses eaux riches en minéraux. Des lamas blancs paissent des herbes jaunies sur le bord du lac. Mais surtout des centaines de flamands roses lézardent dans les eaux rouges. L´harmonie des couleurs est magnifique. Nous vivons, seuls face à ce spectacle de la nature, un vrai moment de grâce. Un des plus beaux de notre tour du monde. Nous en avons les larmes aux yeux. Nous rêvons au bord de cette merveille. Nelly nous a préparé un déjeuner dans une maison sommaire du village du bord du lac. Nous avons besoin de reprendre des forces. En effet, une douleur lancinante à la tête nous accompagne depuis que nous sommes dans les hauteurs. Le mal des montagnes ne nous épargne pas. Nous ne sommes pas suffisamment malades pour nous décider à boire une infusion de coca pourtant recommandée dans ce cas. Nous reprenons une piste au milieu du désert. Ici, il n’y a pas de route, juste des traces de jeep. Nous faisons une halte à l’arbre de pierre dans le désert de Siloli. Nous roulons à vive allure sur une immense étendue désertique quand soudain le capot de la jeep vient percuter le pare-brise. Celui-ci se fissure un peu plus qu’il n’était déjà, mais ne craque pas. Nous avons de la chance. La tôle du capot est froisée ce qui oblige Edgar à sauter à pieds joints dessus avant de l’attacher avec une corde qui lachera elle aussi. Mais cet incident ne vient pas émailler la bonne humeur du chauffeur et de la cuisinière. Ils sont amoureux et se taquinent. Edgar fair exprès de foncer dans les cuvettes sur le bord de la route afin que Nelly ferme les yeux et pousse un cri de peur. Puis ils rigolent de bon coeur. Il est cependant plein d’attentions pour elle et n’hésite pas à s’arrêter pour qu’elle puisse arracher de la montagne des plantes médicinales. Le trajet suit son cours dans la bonne humeur. Nous parlons un peu. Des vigognes traversent la route au loin. Quatre lagunes nous régalent en fin de journée. Nous marchons seuls au bord de l’une d’elle au pied du volcan Ollague. Les flamands roses nous fascinent toujours autant à barboter dans ces eaux gelées. Il est temps de reprendre la route : elle est encore longue. La voiture après avoir franchi des cols, empruntée  des chemins de pierre et de sable, s’être frayée un passage dans la brousse, file enfin sur une lagune de sel. Nous arrivons à la nuit tombée dans le village de San Juan. Encore une heure de route, épuisante, à travers des sentiers à peine carrosables, et nous arrivons à l´hôtel de sel. Nous sommes éreintés par ces dix heures de voiture mais heureux. Le diner est rapide tant la fatigue, le froid et le mal de tête n’invitent pas à la paresse. D’autant que seule une petite cheminée est censée réchauffer cette grande pièce. Nous nous endormons sur un matelas posé sur un sommier de sel et éteignons les bougies. Nous dormons tout habillés avec un laine polaire, le sac de couchage sur nous deux, une étole en paschmina, deux couvertures et une couette… et notre bonnet !

grand-voyageur Le lendemain, nous nous apercevons que l´hôtel est au bord du Salar de Uyuni, le plus grand désert de sel au monde. Il s’étend sur 12 106 km2 à 3653 mètres d’altitude. Un enfant de 11 ans, Gebin, fils du propriétaire de l´hôtel nous accompagne. Il a le visage buriné, les pomettes rouges. Il va chercher du poulet à Uyuni. Il s’installe entre nous, radieux et curieux de l’i-pod qui crache du Mika dans les baffles. Nous dévorons à vive allure le désert de sel. Une étendue blanche infinie et aveuglante au milieu d’un ciel bleu vif. Le dépaysement est total. Nous faisons halte à l’Ile Incahuasi, un rocher auquel est accrochée une multitude de cactus. La vue du sommet est époustouflante. Nous reprenons la route vers Uyuni que nous atteignons en début d’après-midi. Nous déposons Gebin et son sac à provisions arc en ciel. Uyuni est une cité au milieu du désert. Les femmes revêtent des habits traditionnels (multiples jupons, collants en laine, guêtres, chapeau melon) et portent sur leur dos, enfant ou provisions, empaquetés dans des tissages colorés. Leur visage veilli par « l’harto frio » (froid extreme), que les habitants aiment à mentionner dans cette région, est pourtant rayonnant.
Depuis notre arrivée à San Pedro de Atacama, le froid ne nous a pas quitté. Nous écrivons le blog avec nos gants, dînons avec nos blousons et nos bonnets et dormons habillés. Le chauffage et l’eau chaude sont quasi-inexistants. Nos corps ont du mal à s’habituer et la vie quotidienne devient plus dure.

grand-voyageur Il nous faut six heures, en bus, pour parcourir les 208 km qui nous séparent de Potosi. La route traverse des paysages de western, longe des parois abruptes, franchit des cols vertigineux. Au fur et à mesure des arrêts dans les villages, le bus se remplit pour finir plein comme un oeuf. Une femme s’installe au sol avec son bébé, au milieu des autres passagers debouts et des sacs de marchandise. Pourtant, le silence règne. Nous sommes au coeur de la vie des montagnes boliviennes.
L’histoire de Potosi est entièrement  liée aux mines d’argent. Le ville fut fondée en 1545 dès la découverte du précieux minerai et, bientôt, l’argent extrait financa l’empire espagnol. Pendant les années d’opulence, la cité devint la plus grande et la plus riche des Amériques. Une croyance populaire affirme que la quantité d’argent extraite aurait permis aux espagnols de construire un pont d’argent jusqu’à leur terre d’origine sans que cela ne vienne amenuir les réserves. Lorsque le filon commença à s’épuiser, le déclin et la pauvreté s’abattirent sur la ville. Aujourd’hui, une mine demeure en activité et les mineurs travaillent toujours dans des conditions abominables qui n’ont guère changées depuis l’époque coloniale.
La visite de la mine représente d’ailleurs une des principales excursions proposées aux touristes. L’experience est, paraît-il, boulversante. Nous ne la tenterons pas. Nous optons plutôt pour la découverte de cette ville classée au patrimoine mondial de l’UNESCO à pieds, de ses somptueuses églises et de son architecture coloniale. Nous passons par le marché et les différentes places de la ville; ainsi nous sommes au coeur de la vie des boliviens. Les couleurs sont belles. Malheureusement la méfiance des habitants nous empêchent de les photographier en toute liberté. Leur regard noir et leurs gestes de désapprobation contrastent avec le sourire permanent et la générosité des chiliens. Nous ne savons pas encore à quoi attribuer cette attitude envers les étrangers, pourtant nombreux dans les villes que nous traversons.

grand-voyageur Nous rejoignons ensuite Sucre en taxi collectif que nous partageons avec un couple d’australiens. Le chauffeur se signe et embrasse le chapelet qui pend à son rétroviseur. Il semble avoir pris de l’EPO. Une heure et demie et un contrôle policier (hommes en noir et armés jusqu’aux dents) plus tard, nous arrivons à destination. Sucre est considérée comme la plus belle ville de Bolivie. C’est le coeur symbolique de la nation, l’independance y ayant été déclarée. La ville est inscrite au Patrimoine Mondial de l’UNESCO. Nous passons deux jours à flâner dans les rues, visiter les églises et monter sur leur toit, admirer l’architecture coloniale, lézarder sur les bancs de la plaza 25 de mayo. Cette place, perpétuellement animée est le repère de tous les mangeurs de glaces. Tenter de photographier les scènes quotidiennes du mercado central est devenu notre passe-temps favori. Il règne dans ce marché une ambiance joviale et colorée, avec ses piles de paniers tressés, ses fruits et légumes, ses desserts gélatineux dont les différentes couches forment un arc-en-ciel, ses fromages et surtout ces femmes qui enfin nous sourient. La vie semble plus facile ici qu’à Potosi. Les gens ne nous ignorent plus. La pauvreté est pourtant bien présente dans cette ville fastueuse : les enfants nous proposent 10 fois par jour de nous cirer nos converses !

grand-voyageur Le dimanche c’est jour de marché à Tarabuco, village essentiellement indien à 65 km de Sucre. Les rues autour de la place sont truffées de touristes, souvent avec leur guide; des femmes en habit traditionnel proposent de poser pour une photo contre quelques bolivianos. Nous nous éloignons de ce tohu-bohut et empruntons des rues adjacentes. Nous sommes vite au coeur de la vie de ce petit village. Des ânes croulent sous le poids de leurs fardeaux. Nous tentons de communiquer avec un vieil homme mais notre espagnol est plus que limité. Nous passons des heures au marché alimentaire à regarder tous les indiens de la région faire leurs provisions. Ils s’entassent ensuite dans des camions pour rejoindre leur village. Nous reprenons la route vers Sucre. Un condor déplie ses ailes gigantesques au dessus de nos têtes et survole la vallée.

grand-voyageur Nous rejoignons La Paz en avion. L’aéroport de la Paz est le plus haut du monde, à 4050 mètres d’altitude sur l’Altiplano. L’avion doit atterir deux fois plus vite pour compenser la faible densité atmosphérique, l’atterrissage en est pour le moins curieux! Nous prenons un taxi pour rejoindre le centre ville qui se trouve au fond d’une cuvette entre les montagnes. Les quartiers aisés et celui des affaires se trouvent aux plus basses altitudes, plus clémentes en matière de climat. C’est la particularité de cette ville. La vue est grandiose. Les rues escarpées et pavées du centre sont bondées et bruyantes. Elles sont littéralement truffées de boutiques d’artisanat. Notre possada est proche de la place San Fransico où se dresse une basilique en pierre de taille du XVIe siècle. Nous sommes surpris par la représentation quasi réelle des saints et de Jésus qui font penser à des poupées. L’hôtel garni d’or est magnifique. Nous flânons ensuite sur la grande avenue 16 de Julio, le Prado. Les rues sont encombrées de minibus qui font office de taxis. Une pancarte sur leur pare-brise indique parfois leur destination et les arrêts intermédiaires. Mais ce sont surtout des hommes ou des femmes qui crient, porte ouverte, ces indications. Ces minibus s’arrêtent n’importe où sur le bord de la route, la police laissant généralement faire ou réprimandant sans conviction d’un coup de sifflet ce stationnement gênant. Nous visitons, en fin de journée, « le marché des sorcières ». Il s’étend le long de quelques rues. On y trouve toutes sortes de plantes, de remèdes traditionnels et de portes-bonheur mais aussi des gri-gris très étranges comme des foetus de lamas ou de chèvres, des flamands roses et des crapeaux séchés. Des femmes assises sur des cartons devant des pas de porte prédisent, aux boliviens uniquement, l’avenir dans des feuilles de coca. Le soir nous sortons dîner. Les rues sont surpeuplées. On se croirait un 14 juillet sur les Champs Elysées. Impossible donc de trouver un taxi! Nous marchons.

grand-voyageur Le réveil est matinal. Un bus nous emmène à Copacabana. Il rejoint l’altiplano et la localité de El Alto au dessus de la Paz. L’avenue principale est le théâtre de représentations de rue. En effet, des troupes traditionnelles et des fanfares se produisent pour l’anniversaire de la ville. Elles doivent durer toute la journée. Des sièges en plastiques et des bancs en bois installés sur le bord font office de tribunes. Des vendeurs trainent leurs chariots garnis de nourritures, glaces ou boissons. Une marque de bière sponsorise l’évènement à grand renfort de bannières publicitaires. Le trafic est sérieusement perturbé d’autant que les bus côtoient les fameux minubus taxis, rois du stop improvisé et les voitures particulières. Tous ces vehicules ne sont pas de la première jeunesse et les pannes sont fréquentes. Les crevaisons aussi compte tenu de l’état des routes, pourtant asphaltées. Quelques kilomètres après la sortie de la ville, le bus longe le lac Titicaca. Le lac Titicaca long de 230 kilomètres et large de 97 s’étend au coeur de l’Altiplano à la très honorable altitude de 3820 mètres. Ses fonds peuvent atteindre 457 mètres. Il est incontestablement l’attraction de la région. A San Pedro de Tiquina, il faut traverser le détroit entre San Pablo et San Pedro. Le bus monte sur une barge, tandis que les passagers, après avoir acquitté une taxe de passage, embarquent sur de vieilles vedettes en bois. Un contrôle d’immigration est opéré de l’autre cote de la rive. Le bus reprend sa route vers Copacabana. Les eaux du lac sont cristallines et la lumière éclatante s’y reflète. Après quatre heures de route nous arrivons à destination.

grand-voyageur Copacabana est une petite ville nichée entre deux collines et surplombant le lac Titicaca. Elle possède surtout la seule plage de Bolivie. Mais rien à voir avec celle du même nom à Rio de Janeiro au Brésil ! Pas vraiment de sable et des eaux glacées ! Les seules attractions de cette plage ce sont ses 24 kiosques qui proposent des truites du lac à leur menu et les pédalos en forme de cygne ou de Donald Duck sur lesquels les locaux viennent s’amuser et se détendre en compagnie de la famille et des enfants le week-end. Il s’en dégage une atmosphère festive et bon enfant. Copacabana possède une belle cathédrale mauresque d’un blanc éclatant  qui domine la ville. Nous nous installons à la pension la Cupula, installée sur les pentes du cerro Calvario. Notre chambre, la numéro 11, est la suite. C’est à dire qu’elle occupe le dôme du bâtiment, a une salle de bain privée mais surtout qu’elle a une baie vitrée qui offre un magnifique panorama sur la ville. Le mobilier reste sommaire. Nous descendons vers la plage et négocions avec un pêcheur local, de l’Union des Marescos, le prix pour un trajet en bateau pour l’Isla del Sol (île du soleil). L’île est le berceau de plusieurs êtres vénérés tels que le soleil. C’est là que le dieu blanc et barbu Viracocha ainsi que les premiers Incas apparurent mystérieusement à la demande du soleil.

grand-voyageur Le lendemain, nous embarquons sur un vieux bateau en compagnie d’une femme et de sa fille venues faire leurs courses. Le petit moteur peine à déplacer l’embarcation. Il nous faut deux heures de navigation sur le lac pour rejoindre le village de Cha’llapampa, à cheval sur un isthme étroit au nord de l’île. Avec sa petite plage au bord des eaux cristallines du lac et ses maisons traditionnelles, la Isla del Sol a des airs d’île grecque. Le seul moyen de se déplacer est la marche. Nous empruntons un petit sentier sinueux à la sortie du village et croisons des femmes qui portent sur leur dos de lourdes charges de bois. Des vaches et des ânes paissent tranquillement. Le temps semble s’être arrêté. Nous sommes dans un oasis de tranquilité. La vue sur le lac et les montagnes enneigées au lointain est magnifique. Nous ne voyons pas l’heure tourner et, avant même d’avoir pu rejoindre les ruines du Templo del Inca, nous devons rejoindre notre marin. Nous reprenons le bateau direction Copacabana. Un bateau traditionnel navigue sans bruit dans la baie. Ce lac est vraiment une merveille. En rentrant, nous marchons le long de la plage animée en ce jour de fête puis gagnons la place de la cathédrale sur laquelle se tiennent des festivités avec des défilés et des fanfares. Les habitants célèbrent la Vierge Carmen.

Le jour suivant, nous prenons le bus pour Puno au Pérou. Nous avons décidé de couper en deux notre étape vers Cuzco. Il faut donc passer la frontière à Yunguyo. Tout le monde descend du bus. La procédure est simple: un arrêt rapide au bureau de l’immigration bolivienne pour un tampon de sortie, une courte marche à pied sur une route jonchée de vendeurs divers et de bureaux de change jusqu’au bureau de l’immigration péruvienne, un tampon d’entrée, et nous voilà au Pérou. Nous gagnons une heure de décalage horaire. Le bus reprend la route vers Puno que nous atteignons, compte tenu des travaux sur la route et des arrêts prolongés pour laisser passer les engins de travaux, au bout de quatre heure de voyage.